Et si la mort naturelle devenait prédictible ?

Une boule de cristal flottant sur un lac
Des travaux récents en biologie du vieillissement ont mis en évidence des marqueurs prédictifs de la mort naturelle chez certaines espèces animales. Ces recherches ouvrent la voie à de possibles extrapolations à l’homme, soulevant, de ce fait, d’épineuses questions éthiques…

Parfois, les progrès scientifiques permettent à des disciplines très lointaines de se rencontrer. C’est ce qui s’est produit quand Michael RERA, biologiste du vieillissement1, s’est interrogé sur le possible impact de ses travaux et a éprouvé le besoin d’aller frapper à la porte d’un laboratoire de philosophie.

Ce chercheur et son équipe travaillent depuis de nombreuses années sur différents indicateurs du déclin physiologique chez la drosophile (une espèce de mouche couramment utilisée comme modèle animal dans la recherche). Parmi ces signes du vieillissement, on trouve par exemple l’augmentation des marqueurs de l’inflammation, ou encore la baisse de l’activité locomotrice avec l’âge. Michael RERA a montré, grâce à un test assez simple basé sur l’ingestion d’un colorant alimentaire non toxique, que les mouches passent toutes, en vieillissant, par une phase où leur intestin devient perméable2 et qu’à partir du moment où elles passent ce cap, leur espérance de vie n’est plus que de trois jours et demi environ. L’équipe a ensuite étendu ces travaux à d’autres espèces : une autre variété de drosophile, le nématode et le zebrafish, avec des résultats similaires… Il semble donc que cette mesure de la perméabilité intestinale puisse être, au moins chez certains animaux, un marqueur prédictif de la survenue de la mort naturelle – ou de l’entrée dans la phase « terminale » du vieillissement. Des travaux sur la souris sont en cours… Et s’il en allait de même chez l’homme ?

La mouche et lA philosophe

« Depuis 2014 on voit fleurir dans la littérature scientifique de nombreux articles qui s’intéressent à la prédiction de survenue de la mort naturelle chez les humains… Quand on envisage les implications de ce genre de découverte, il est essentiel de s’interroger d’un point de vue éthique, avant même l’apparition d’applications industrielles ou économiques », avertit le chercheur. Et si on voyait commercialisés des tests pour repérer ce fameux « cap » au-delà duquel la mort naturelle surviendrait au bout de sept ans et demi (c’est le chiffre que donnent les extrapolations actuelles) ? Et si les assurances s’emparaient de ces informations pour fixer le montant et la durée de leurs cotisations ?

Selon Marie GAILLE, philosophe au laboratoire SPHERE3 et spécialiste des problématiques liées à la fin de vie, « Ce n’est pas de la science-fiction, ce sont des questions qui peuvent se poser dans une temporalité relativement restreinte et qui peuvent avoir des conséquences non seulement en clinique mais aussi à l’échelle sociale, pour les politiques de santé ou dans le monde des assurances ». Conscients de ces enjeux, le biologiste et la philosophe ont décidé de collaborer. Ils ont mis en place un groupe de travail pluridisciplinaire qui s’est réuni à plusieurs reprises et rédigé ensemble un article scientifique pour partager leurs réflexions au sein de la communauté des chercheurs.

« Il y a une différence entre la prédiction et l’anticipation de la mort. Chacun sait qu’il est mortel mais ignore quand et comment, ce qui lui laisse un horizon ouvert », souligne Marie GAILLE. Si on postule généralement que l’être humain préfère ne pas savoir quand il va décéder, la réalité est plus nuancée. Effectivement, les individus d’âge moyen préfèrent souvent rester dans l’ignorance, mais on trouve des personnes qui déclarent vouloir connaître l’échéance de leur mort chez les jeunes – parce qu’elle leur semble lointaine – et au contraire chez des personnes très âgées qui voient dans cette opportunité l’occasion de s’organiser.

« Pour appréhender la perspective ouverte par les recherches de Michael RERA, on peut réfléchir par analogie et faire un parallèle avec la possibilité actuelle de prédire le risque de survenue de certaines maladies graves grâce à des analyses génétiques », reprend Marie GAILLE. Des études4 ont été menées sur les personnes qui s’étaient montrées intéressées par le test permettant de déterminer leur risque de développer la maladie de Huntington. Beaucoup de celles qui avaient initialement souhaité s’engager dans ce test ne sont finalement pas allées jusqu’au bout de leur démarche. Celles qui l’ont poursuivie et se sont découvert prédisposées à cette pathologie ont vu soudain leur vie se refermer sur elle-même et se sont senties privées d’un avenir ouvert. « Cette situation est-elle éthiquement satisfaisante ? Peut-on apprendre à vivre avec une telle connaissance ? » Plutôt que d’apporter une réponse tranchée à ces interrogations, la philosophe et le biologiste mettent en avant la nécessité de mener davantage d'investigations, afin de se poser à temps les bonnes questions.

1 Laboratoire Adaptation biologique et vieillissement. UMR 8256-CNRS /Paris Sorbonne université.
2 Le colorant qui ne devrait pas être absorbé par l’intestin donne, quand cet organe devient perméable, une couleur bleue aux individus.
3 SPHERE – UMR 7219 – CNRS / Université Paris Diderot.
4 Gargiulo, M. & Salvador, M. Vivre avec une maladie génétique. (A. Michel, 2009) / Clément, S., Gargiulo, M., Feingold, J. & Durr, A. Guidelines for presymptomatic testing for Huntington’s disease: Past, present and future in France. Rev. Neurol. (Paris) 171 , 572–580 (2015) / Novas, C. & Rose, N. Genetic risk and the birth of the somatic individual. Econ. Soc. 29 , 485–513 (2000) / Robins Wahlin, T.-B. To know or not to know: A review of behaviour and suicidal ideation in preclinical Huntington’s disease. Patient Educ. Couns. 6 5 , 279–287 (2007).

Ces travaux ont été présenté pendant la journée scientifique 2019 de la Plateforme nationale pour la recherche sur la fin de vie.

Publié le 16 décembre 2019
Auteur : Delphine GOSSET

 

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