Mourir en moderne. Une sociologie de la délégation

En France, comme dans d’autres nations européennes et nord-américaines, on a assisté depuis le début du XIXe siècle à un lent et continu processus de sécularisation des pratiques liées à la mort. C’est dorénavant surtout à des professionnels, plutôt qu’aux familles et aux communautés religieuses, qu’il revient de prendre en charge le soin à l’égard des mourants et des morts. Loin de s’être accomplie paisiblement, cette délégation a d’emblée soulevé des oppositions fortes : n’ouvrait-elle pas la voie à une objectivation et à une anonymisation, et, partant, à une déshumanisation du traitement de ces individus, dès lors que ceux-ci se trouvaient intégrés à des dispositifs institutionnels conçus pour gérer à grande échelle des flux de mourants et de morts ? Les critiques adressées à cette délégation ont été particulièrement vives à partir des années 1970, au moment où la « filière hospitalo-mortuaire » se massifiait. En réponse, elles ont entraîné l’institutionnalisation, parmi ces mêmes spécialistes, de pratiques de subjectivation des patients, conduisant à mieux tenir compte de leur dimension biographique et de leur inscription dans des groupes sociaux. Comment la délégation des soins aux mourants et aux morts peut-elle être régulée par des obligations tout à la fois d’objectivation et de subjectivation des mourants et des morts ?

C’est à comprendre cette difficulté pratique que s’est attachée cette thèse. Pour ce faire, on y revient d’abord sur l’émergence de « travailleurs de la mort » au XIXe siècle, avant de retracer les principales crises morales qui touchent le développement de la délégation des soins aux mourants et aux morts tout au long du XXe siècle. Ce retour historique permet de mettre en lumière que si cette délégation est d’emblée traversée par une tension entre processus d’objectivation du corps et processus de subjectivation des individus mourants et décédés, ce dernier se déploie alors principalement en dehors des dispositifs professionnels. On propose ensuite une ethnographie de l’activité de soin dans le contexte actuel, où le devoir de subjectivation a été institué dans l’hôpital. On suit ainsi le réseau des interventions professionnelles spécialisées dans un service de cancérologie générale, un service de soins palliatifs et une chambre mortuaire hospitalière. Au final, cette double enquête, historique et ethnographique, montre que si les critiques adressées à l’activité des professionnels des soins aux mourants et aux morts n’ont pas stoppé le mouvement de délégation, et si, a fortiori, elles ont échoué à le faire régresser, elles ont néanmoins eu des effets profonds et parfois inattendus sur la façon dont ces professionnels règlent la tension entre objectivation des corps et subjectivation des individus. Elle montre également en quoi à la critique de la désubjectivation des mourants et des morts s’ajoute désormais celle, symétrique, d’un possible manque d’objectivation des corps. Elle montre enfin comment ce jeu de critiques croisées se maintient et se renouvelle, du fait qu’il rend explicite une tension dont l’origine se trouve dans les pratiques les plus quotidiennes des professionnels.

À travers ces analyses, cette thèse renoue avec la perspective durkheimienne sur deux points essentiels. En premier lieu, elle se veut un apport à la réflexion concernant ce que Durkheim appelait le « culte de la personne », caractéristique selon lui des sociétés modernes. On y montre en effet que si la sécularisation des soins, à l’origine de leur rationalisation, apparait bel et bien comme un phénomène typique de nos sociétés, elle ne conduit pas pour autant à la réduction de l’humain à sa seule dimension matérielle. Notre enquête tend à prouver, au contraire, qu’un culte séculier de la personne est observable dans les pratiques quotidiennes des professionnels de la fin de vie et de la mort—ce qui n’exclut pas qu’il soit contenu, mis en échec et soumis à des attentes de libre adhésion. En second lieu, cette thèse souligne en quoi la possibilité de traiter les mourants et les morts comme des « personnes » – de les « personnaliser» pourrait-on dire – dépend d’abord, dans nos sociétés, d’un certain état de la division du travail, c’est-à-dire de l’existence de différents spécialistes et d’une régulation organique de leurs activités.

À cet égard, elle suggère que ce n’est pas en abolissant la délégation des soins à des experts que le « culte de la personne » a le plus de chances d’être honoré dans nos sociétés. C’est plutôt en régulant la vie morale qui émane de cette délégation, susceptible de produire des excès d’objectivation comme des excès de subjectivation, que des nouveaux modes de régulation, respectueux de ce « culte de la personne », peuvent être élaborés.

Thèmes
Disciplines
Mots-clés
  • Délégation
  • Histoire de la médecine
  • Ethnographie des pratiques médicales
  • Mobilisations en santé
  • Sociologie du soin
  • Sociologie du travail
  • Modernité occidentale
  • Mort
  • Soin
  • Personne
  • Etat
Publications issues de ce projet

M. J. Boisson, Mourir en moderne. Une sociologie de la délégation, Thèse pour le doctorat de Sociologie, EHESS, 2020.
Jury composé de Daniel Benamouzig (CSO), Marc-Antoine Berthod (Haute école du travail et de la santé de Lausanne), Michel Castra (Université de Lille), Cyril Lemieux (LIER-FYT, codirecteur de la thèse), Catherine Rémy (CEMS, codirectrice de la thèse), Irène Théry (EHESS) et Pascale Trompette (PACTE). Comité de thèse composé d’Édouard Gardella (LIER-FYT) et de Janine Barbot (CEMS-EHESS).

Statut
en cours de valorisation
Établissement porteur du projet
  • École des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)
Responsable(s) du projet
BOISSON Marine
Équipe projet
Contact
Marine BOISSON
boisson.marine@hotmail.fr