Nos morts et nous : pratiques, histoire et mémoire au cimetière de Behesht Zahra

"Nos autres morts" : atelier de doctorants de l'Institut des mondes africains de l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS).

Les sociétés modernes tiennent des listes de leurs morts. Sur les monuments, dans les communiqués officiels d'une épidémie comme celle du Covid-19, dans les minutes de silence, mais aussi désormais sur les murs Facebook qui restent « à vie », ou dans les groupes WhatsApp des villages. Cette activité obstinée, à la fois bureaucratique, rituelle et numérique, a un envers. À côté de ceux et celles qu'on compte précisément, il y a ceux et celles qu'on dénombre approximativement (comme les corps repêchés en Méditerranée, recensés par des ONG faute d'État), ceux et celles qu'on enterre sans stèle, ceux et celles dont les proches attendent une dépouille qui ne reviendra pas, ou ceux et celles qui n'apparaissent dans aucun registre collectif officiel. Cela ne veut pas dire pour autant qu'ils et elles n'appartiennent à aucun « nous » : le plus souvent, ils et elles relèvent de collectifs alternatifs, minoritaires, parfois clandestins, qui les revendiquent depuis les marges.

L'atelier voudrait travailler ces seuils différentiels de visibilité à partir d'une question simple à formuler et difficile à tenir : qu'est-ce qui fait qu'un défunt devient nôtre, et que produit, en retour, le travail de devenir le « nôtre » de quelqu'un ? Lorsqu'un État parle de « nos soldats tombés », ou une famille de « notre disparu », le possessif n'enregistre pas un lien préexistant : il l'institue, il le rend public, il le rend opposable. Inversement, les morts qui ne trouvent preneur dans aucun « nous » dominant sont l'objet d'une opération qui les soustrait aux revendications majoritaires, tout en ouvrant, par ce manque même, l'espace d'autres pratiques.

Nous voudrions saisir ce travail dans son épaisseur, en tenant ensemble trois mouvements. Un mouvement de soustraction, d'abord, par lequel certaines morts sont inscrites dans des catégories administratives qui les neutralisent (les « non-identifiés », les « anonymes »). Un mouvement de réappropriation, ensuite, par lequel des proches, des collectifs minoritaires, des diasporas ou des mouvements politiques reprennent ces défunts à l'opération qui les a soustraits. Et un mouvement de création, enfin, par lequel le moment liminaire qu'ouvre la mort, surtout lorsqu'elle est éloignée, retenue ou dépourvue de corps, devient catalyseur de pratiques nouvelles : rituels recomposés, hommages numériques durables, capacités d'agir reconstituées du côté des survivants et des survivantes. Nous verrons ce que la mort, en tant qu'événement social et biologique, permet de faire.

Les sciences sociales de la mort se sont historiquement organisées autour des rites funéraires, du deuil individuel ou de la biopolitique des populations. La question de savoir comment des collectifs s'approprient symboliquement certains défunts, en laissent d'autres au seuil de la visibilité, et comment ces opérations engendrent à leur tour des reprises et de nouvelles capacités d'agir, reste dispersée entre des espaces de recherche qui se parlent peu : migrations, conflits armés, sorties de dictature, diasporas, anthropologie du numérique.

Cet atelier doctoral voudrait ouvrir les discussions autour de la mort en sciences sociales en assumant la rencontre, et parfois la friction productive, entre approches sociologiques et anthropologiques, et en réunissant des enquêtes situées dont la dissemblance même rend possible une grammaire comparée de ces appropriations collectives.

Intervenante : Sepideh PARSAPAJOUH

En savoir plus :
https://enseignements.ehess.fr/2026-2027/ue/300

Atelier
Lundi 9 novembre 2026

École des hautes études en sciences sociales (EHESS)
54 Boulevard Raspail
75006 Paris

Programme de l'atelier "Nos autres morts" avec une photo de cimetière