Mort, ville et « écologie » : La construction d’un paysage funéraire alternatif dans le territoire métropolitain strasbourgeois.

Depuis le début des années 2000, les paysages funéraires n’échappent pas à la prise en compte des enjeux environnementaux dans la fabrique urbaine. Dans les pratiques comme dans les spatialités, la notion d’écologie s’est diffusée et a été mobilisée jusqu’à remettre en question les imaginaires autour de la mort et des morts dans le territoire. Maillon indispensable du tissu urbain, le cimetière est un espace privilégié pour observer l’arrivée de ces enjeux et leurs traductions, tant dans l’expression individualisée d’un nouveau rapport à la sépulture qu’en sa qualité d’espace public. Il deviendrait alors un espace renaturé et dont les qualités paysagères sont mises en avant dans l’apaisement du deuil, mais aussi dans les bénéfices qu’il pourrait porter en termes d’environnement (habitats pour la biodiversité...) et de confort urbain (îlot de fraicheur, espace planté de proximité...). Plusieurs communes se sont ainsi positionnées en repensant la gestion et l’aménagement de leurs espaces funéraires. Parmi d’autres, Strasbourg est l’une de ces collectivités qui entend également porter un projet de transformation de ses espaces funéraires, en faisant des laboratoires d’une écologie plurielle.

En s’appuyant sur l’exemple strasbourgeois, la thèse étudie donc dans quelle(s) mesure(s) le phénomène d’écologisation des cimetières amène à repenser leur place au sein de la fabrique urbaine. Nous nous appuyons sur une thèse CIFRE menée au sein du service funéraire de la Ville et Eurométropole de Strasbourg entre 2022 et 2025. Nous structurons notre travail autour de 3 axes et hypothèses. 

(1) Quelles sont ces transformations spatiales qui s’opèrent dans les cimetières de Strasbourg ? À quelles échelles ? Que font-elles du cimetière ?  

(2) Comment et par qui ces transformations sont-elles portées ? Quels sont les imaginaires, les discours et les pratiques autour de ces spatialités ? 

(3) Comment les reconfigurations du cimetière sont-elles prises en compte d’un point de vue opérationnel et stratégique à plus grande échelle dans un projet de transformation écologique d’un territoire ? 

Ainsi, par l’analyse de l’opérationnalisation de la notion d’écologie sous la forme de politique publique, nous montrons que les cimetières, longtemps perçus comme des lieux figés, sont aujourd’hui des espaces en transformations, porteurs de nouvelles dynamiques spatiales, symboliques et politiques. En utilisant l’exemple de Strasbourg, nous cherchons dans cette recherche à revenir sur les conditions de cette écologisation dans les cimetières et sur la manière dont elle peut modifier leurs spatialités, leur imaginaire et leur gouvernance dans la fabrique urbaine à l’ère de l’Anthropocène. Notre thèse permet de montrer que l’arrivée des injonctions environnementales et leur spatialisation dans le cimetière se font de plusieurs manières, qu’il s’agisse de règlementations (ex. écologisation normative de l’urbanisme qui touche également les cimetières), de démarches volontaires initiées par les services gestionnaires des cimetières ou non, de demandes citoyennes notamment par le biais d’associations naturalistes et écologistes (ex. rôle des associations dans la mise à l’agenda politique des sépultures arborées) ou par les reconfigurations des pratiques professionnelles (ex. soutien institutionnel et financier à la création d’une coopérative funéraire). Notre recherche montre globalement, dans un contexte établi, la manière dont les multiples représentations de l’écologie et de la mort, et leurs confrontations, façonnent un ou plusieurs nouveaux paysages du cimetière. L’écologie agit ici comme un principe structurant, mais également comme un objet de débat où le cimetière devient un espace d’hybridation des imaginaires. Ces évolutions impliquent des ajustements dans les discours, les aménagements et les usages associés qui révèlent des tensions entre traditions, nouvelles attentes sociales, contraintes réglementaires et ambitions environnementales. Nous mettons donc en avant comment cette notion, plurielle et malléable, est mobilisée, appropriée voie disputée, par une diversité d’acteurs et d’actrices (technicien-ne-s, élu-e-s, habitant-e-s, associations, opérateurs funéraires…) – dans le cadre des requalifications du paysage funéraire.

La thèse éclaire ainsi les registres narratifs autour de l’écologisation des espaces et des pratiques funéraires dont les discours peuvent nous renseigner sur la manière dont ils cohabitent ainsi que sur l’état d’avancement de ces glissements de pensée dans un contexte local et institutionnel. Les relations entre humains et non-humains se rejouent dans cet espace symbolique fort où l’écologie cristallise la confrontation de récits et de valeurs tant individuelles que collectives. La mise en concurrence des fonctions écologiques et funéraires du cimetière révélée par notre enquête illustre la cohabitation persistante de visions à la fois anthropocentrées et biocentrées. Fabriqué socialement et pratiqué, le paysage incarné dans le cimetière nous montre ainsi un processus complexe traduisant une manière dont le vivant habite le monde. Mais le processus d’écologisation du cimetière en cours suppose de repenser la grammaire d’actions à mobiliser dans cet espace. Les transformations du cimetière vers un nouveau type de cimetière écologique peuvent être comprises comme un indicateur d’un changement social et qui pourrait indiquer les prémices d’une nouvelle transition funéraire. En reconsidérant le cimetière comme un lieu vivant porteur de sens et comme matière à projets, la mort devient alors une composante à part entière de la réflexion écologique et territoriale pour repenser un projet de société.

Thèmes
Disciplines
Mots-clés
  • Transitions funéraires
  • Spatialités de la mort
  • Politique publique
  • Écologie
Date de début
2021
Statut
terminé, en cours de valorisation
Responsable(s) du projet
Marie FRUIQUIERE
Financeurs
  • Ville et Eurométropole de Strasbourg
  • Fondation Palladio
  • ANRT - Association Nationale Recherche et Technologie
Établissement porteur du projet
  • Ecole nationale supérieur d'architecture de Strasbourg / Institut national des sciences appliquées de Strasbourg
Équipe projet
  • Denis BOCQUET (Directeur de thèse)
  • Andreea GRIGOROVSCHI (Co-encadrante)
Structures partenaires
Ville et Eurométropole de Strasbourg
Contact
Marie FRUIQUIERE
marie.fruiquiere@strasbourg.archi.fr